Un pays dans la guerre et l’oubli
Depuis, le pays vit un conflit sans image, une guerre des forêts et des savanes que les caméras du monde entier ont désertées, menacées par cette culture de la violence et de la haine qui est celle des petits seigneurs de la guerre qui se partagent les richesses minières et diamantifères du pays. Le mythe du développement a définitivement éclaté, les terres accessibles sont devenues inaccessibles, incontrôlées par les pouvoirs réguliers, hostiles à toute pénétration. La vie ne s'y est pas vraiment assoupie, elle y est devenue le théâtre de grands drames, de tragédies ignorées du reste du monde. L'intérieur du continent est redevenu cette "terrae incognitae", cette tache blanche sur les cartes, semées de rébellions, de guérillas meurtrières à caractère ethnique, où alternent terreur et contre-terreur. la décomposition anarchique et l'éclatement en factions rivales qui bâtissent leurs stratégies sur la pratique de l'assassinat de civils.
Ces fléaux naturels que sont la guerre, la famine et la maladie ont progressé plus vite que cette forêt équatoriale prête à se réapproprier toutes les traces de colonisation et de développement, toutes les traces de civilisation. Car ces guerres sales et coûteuses entraînent la régression sanitaire et alimentaire de régions entières, avec la résurgence d'épidémies, et cet autre fléau qui suit si facilement la route des groupes armés, le sida. Le résultat en est un total désastre, l'apparition des archipels de la misère, morcelés par des conflits, au fond duquel se creusent de nouvelles taches blanches, repliées sur leurs drames ignorés. Le Congo est retourné à un irrésistible repli fait de drames et d'hostilités, à ce morcellement de son territoire, à une forme plus épaisse et plus violente d'obscurité.
Les cultures traditionnelles n'ont pu résister aux chocs successifs de la traite négrière, de la colonisation et aujourd’hui, la misère et la guerre ont ébranlé dans leurs fondements mêmes les solidarités traditionnelles, les autorités coutumières. Après l'effondrement des idéologies colonialistes, indépendantistes, marxistes, c'est une autre idéologie qui s'effondre, on pourrait presque dire une autre mythologie, celle du développement universaliste. Aujourd'hui, le fossé qui sépare le Nord et le Sud s'est agrandi. Le Sud n'essaye plus de combler son retard de développement sur la route du progrès ininterrompu, il s'enfonce dans l'oubli, dérive dans le désespoir et la barbarie.
Le fleuve au coeur de la forêt
Au cœur de la forêt la vie gonfle son excroissance, remplit l'espace, des êtres y naissent, y disparaissent sans cesse, des millions d'yeux, des millions de bouches, des millions d'insectes, des centaines de milliers d'oiseaux, de reptiles, d'abeilles, d'insectes, ici au cœur de la forêt dans l'opacité, les ténèbres, l'éternité se construit quotidiennement sur le temps. Dans cette profondeur vertigineuse de la création, le destin se fait illusion ; si dans ce lieu et ce temps suspendu, au cœur de ce chaos si bien organisé, des siècles s'écoulent en dehors de toute durée, en dehors de toute histoire, aveugle en quelque sorte, impénétrable.
Pourquoi certaines régions sont-elles restées inviolées par les colons ? Probablement à cause de leur sinistre réputation. Ne les appelait-on pas le tombeau de l'homme blanc? Pendant des siècles ces régions ont été considérées comme un immense piège mortel. Certaines parties du Congo sont si profondes, si sauvages, que peu de personnes osent encore s'y aventurer.
C’est ce qu’avait ressenti Joseph Conrad, sur les traces de qui nous faisons ce voyage, lui qui, bien avant d'écrire son livre le plus célèbre "Au cœur des ténèbres" avait remonté le fleuve Congo. Il était capitaine en second sur le bateau "Le roi des belges" qui reliait l'ex capitale coloniale Léopoldville, l'actuelle Kinshasa, au Stanley Falls, dernière étape navigable du fleuve, qui deviendra plus tard Stanleyville, la grande ville sur la boucle du fleuve, rebaptisée Kisangani par Mobutu.
L'objectif de ce voyage de 1700 Km effectué par Conrad est de charger de l'ivoire et du caoutchouc, et d'évacuer un employé de la compagnie commerciale tombé incurablement malade après quelques mois de travail dans la jungle. A cette époque, un bon tiers des européens meurent de "fièvre tropicale" dans les deux années qui suivent leur arrivée. Lors de ce voyage, le capitaine tombe malade à son tour, et Théodore Krozeniowski, nom d'origine de Joseph Conrad, prend le commandement tandis que Georges Antoine Klein, l'agent français malade que le bateau ramène, délire en proie à des hallucinations et succombe cinq jours avant le retour à Léopoldville.
Peu après Conrad, terrassé par le paludisme et la dysenterie, quitte le Congo malade et sans esprit de retour. Quelques années plus tard, il rédigera le roman le plus lu jamais écrit sur le continent noir "Heart of darkness" dont s'inspira Francis Ford Coppola pour réaliser son film "Apocalypse Now". Dans le roman les noms ont changé, Joseph Conrad le narrateur, dorénavant Charly Marlow, a pour mission de ramener du cœur de la forêt équatoriale Kurtz, un personnage hors norme dont la maison est clôturée par une rangée de piquets sur lesquels sont plantés des crânes africains, et qui organise des razzias meurtrières à l'intérieur du pays. Kurtz considéré par les tribus riveraines du fleuve comme un nouveau chef coutumier, maître de vie et de mort, meurt avant son retour à la civilisation lançant un dernier cri d'effroi : l'horreur! l'horreur!