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Rappel historique



Les fantômes du roi Léopold II

Mais déjà à l'époque, un accablant rapport sur l'état du Congo est présenté au président américain. L'on y dénonce, pour la première fois sans doute, des "crimes contre l'humanité. Aux Etats Unis, une campagne internationale de protestation commence contre le régime colonial du Congo et l'on découvre les exactions, massacres, esclavagisme et tous les abus qui sont l'œuvre d'officiers de la force publique au Congo. Entre 1880 et 1920, quelques 10 millions de congolais périront dans un génocide dont le seul but est l'exploitation du caoutchouc, et l'enrichissement du Roi Léopold II, avide de conquêtes coloniales.

De 1890 à 1904, les gains du caoutchouc centuplent. La possession de Léopold II est alors devenue la colonie la plus rentable d'Afrique. Cet épisode sanglant portera dorénavant le nom de " caoutchouc rouge", rouge du sang des congolais. Il sera célèbre dans le monde à cause de cette pratique barbare qui consiste à couper les mains des congolais récalcitrants à ce travail forcé. Dorénavant "les fantômes du roi Léopold" (titre du livre du journaliste américain Adam Hotchshild) planeront sur les rives ensanglantées du fleuve Congo. C'est sur leurs traces que nous naviguerons, explorant la géographie et la tragédie d'un pays continent, explorant également la géographie intérieure de la nature humaine. "La civilisation est violée par la brousse, mais le viol est une révélation" avait exprimé Kurtz, le personnage principal de Conrad, qui ajoutait "le milieu sauvage lui avait murmuré sur lui même des choses qu'il ne savait pas". Car sur le fleuve, chacun de nous entame un voyage intérieur, une descente au plus profond de soi.

Des décennies de guerre

Aujourd'hui ce voyage se veut un retour au cœur des ténèbres, car ce pays, et son fleuve en est le principal témoin, a été, depuis l'indépendance en 1960, l'objet d'une destruction systématique. A l'espoir indépendantiste a succédé une guerre civile qui a duré plusieurs années et fait des millions de morts. Ce fut ensuite la banqueroute d'un régime prédateur qui s'accapare les immenses richesses du pays en les laissant à l'abandon, en ruines. L'on dirait qu’une rage destructrice a enseveli tout ce qui fut patiemment construit durant près d'un siècle de colonisation.

Dans les années 90, il y a les vagues de mutineries, de pillages qui portent un coup fatal à l'économie et aux infrastructures fluviales, routières et ferroviaires. C’est ensuite la soit disant guerre de libération menée par Laurent Désiré Kabila, mais surtout par les armées ougandaises et rwandaises, avec ses épisodes particulièrement sanglants comme le massacre de 200 000 hutus tués dans la forêt de Kisangani et dont la plupart des corps ont été enfouis au bulldozer dans la forêt. Ce sera aussi le mitraillage au grand jour de 800 réfugiés dans le port de Mbandaka.

Mais la tragédie ne s'arrête pas là. Une fois Kabila installé au pouvoir à Kinshasa, une nouvelle guerre commence partant de l'est. Il s'agit de faire tomber le président Kabila qui sera assassiné quelques mois plus tard. Cette guerre fantôme, car guerre de savane et de forêt vierge, violente et particulièrement sanguinaire va durer près de 4 ans. Elle sera une des plus meurtrières de l'Afrique post-indépendantiste faisant, selon les estimations, entre 1 million et 3 millions de morts. Tuer, décapiter, éviscérer, couler au fond de la rivière, découper à la machette, la violence est telle qu'aucun journaliste n'ose s'aventurer sur la ligne de front. De plus dans le camp des « rebelles », les forces ougandaises et rwandaises vont s'affronter l'une l'autre pour s'accaparer les fabuleuses ressources aurifères, minières, diamantifères et nouvellement pétrolières de l'Est du Congo. Kisangani, ex Stanleyville, sera à nouveau une ville martyre. Durant plusieurs jours les belligérants s'y affronteront, faisant plusieurs milliers de morts et détruisant une partie de la cathédrale.


Un chemin vers la lumière

Aujourd'hui, un fragile accord de paix a permis la réunification du Congo et l'ouverture des voies de communications dont principalement le fleuve, seule voie d’accès à de nombreuses régions et véritable poumon par lequel la vie économique, politique et culturelle va pouvoir reprendre. L'heure est à l'unification du pays et à la reconstruction. C'est ce moment charnière, cette période d'espoir pour tous les congolais que j’ai voulu filmer durant ces mois de tournage.

Au cœur de ce pays, les routes construites à l'époque coloniale ont été depuis longtemps reprises par la forêt. Seuls subsistent ces réseaux de rivières et de fleuves ramifiés à l'infini et qu'aucun homme ne peut détruire. Les africains empruntent ces rivières depuis des milliers d'années, des générations se sont succédées sur le bord du fleuve, des cultures archaïques y sont nées parfois pour s'y évanouir définitivement il y a quelques centaines d'années, laissant les régions complètement envahies par la forêt sauvage.

Seul le fleuve peut nous tirer de ce monde d'obscurité et de stagnation. Seul le fleuve peut nous entraîner vers la lumière, vers l'espace, toujours plus loin, vers la mer. Seul le fleuve nous apporte cette paix des corps et des esprits, seul le fleuve nous sort de cet enfer, de ce chaos. Seul le fleuve nous donne un rythme, un sens à la création, un chemin, un itinéraire, une quête.


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